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Laurie (suite)
Sir Georges regarda la chambre, puis les enfants. — Ceci est votre seul salon? demanda-t-il. — Non, il y a la chambre de maman, dit Laurie, mais nous n'y allons pas quand elle est absente. Aimeriez-vous la voir? C'est une très jolie chambre. Elle montra fièrement le chemin, et le vieillard la suivit. Laurie lui présenta chaque chose tour à tour, et lui indiqua les différents ornements et objets qu'elle et son frère admiraient le plus. Il les regarda tous, mais fut particulièrement intéressé par une photographie placée au milieu de la cheminée. — C'est papa, maman et moi, s'écria Laurie. Le bébé, c'est Greg. Maman n'est plus comme ça, maintenant. — Où est votre père? demanda brusquement Sir Georges. — Au ciel, répondit promptement Gregory. Nous ne l'avons jamais vu que sur cette image. Maman a l'air triste lorsque nous en parlons, mais moi je ne suis pas triste. On est très bien, au ciel — maman me l'a dit — et j'y suis presque allé, lorsque je me suis cassé la jambe. Maman dit qu'elle est contente que je n'y sois pas allé, mais quand je serai un homme, j'irai. Seulement, je veux d'abord lui acheter une belle maison et elle restera toute la journée sur un canapé à manger des raisins et des brioches, et ne sera plus obligée d'écrire et d'écrire toute la journée, comme maintenant. — Et où prendrez-vous l'argent pour acheter la maison? demanda Sir Georges, en regardant curieusement le petit bonhomme. Gregory se tourna vers Laurie, comme pour demander son aide. — Je pense qu'il viendra, dit-il. — Oh, Greg, non, il ne viendra pas, à moins que tu travailles pour le gagner. — Oui, je travaillerai, dit le petit Greg d'un air soulagé. Je serai chauffeur de locomotive ou bien forgeron; oui, un forgeron, parce qu'il a de beaux pique-feu tout rouges, et il peut frapper avec son grand marteau et faire autant de bruit qu'il veut sans que personne lui dise de se taire. — Écoutez-moi, mon garçon, et souvenez-vous de ceci toute votre vie: la vie facile doit être gagnée par un labeur honnête. Et ceux qui dépensent ce que d'autres ont gagné sont un malheur pour l'humanité. Au revoir! Le vieillard caressa la tête de Gregory et partit. Les enfants étonnés le regardèrent s'éloigner.
Chapitre 14 — «C'est enfin toi» Après cette visite, Sir Georges rencontra souvent les enfants et conversa avec eux. Laurie et Gregory se mirent à le considérer comme un ami intime. Ils lui faisaient librement leurs confidences et s'il n'y répondait pas toujours avec chaleur, du moins il n'en riait pas et ne s'en moquait jamais. Un après-midi il revint à la maisonnette pour leur dire adieu. — Je pars demain, dit-il. — Et vous ne reviendrez jamais? Est-ce que Mlle Monteil vous appartient? demanda Laurie. — Je suis son gardien. Les yeux de Laurie étincelèrent. — Je suis la gardienne de Greg, dit-elle. Maman me l'a dit. Je suis contente de savoir que vous en êtes un aussi. Nora est la gardienne de trois petits frères et d'un bébé. Ce doit être bien difficile, n'est-ce pas? Et Angelo avait un gardien, mais il est mort; alors il a eu Dieu pour gardien pendant quelque temps, puis maman a été sa gardienne et maintenant il n'en a plus du tout. — Excepté Dieu, ajouta Greg, il l'aura toujours comme gardien. — Oui, dit lentement Laurie, tu as raison. — Avez-vous un gardien? demanda Gregory, saisissant la veste de Sir Georges, d'un petit geste qu'il avait souvent lorsqu'une chose l'intéressait vivement. — Non, dit Sir Georges, je suis mon propre gardien. — Les grandes personnes n'ont pas besoin de gardien, expliqua Laurie. Ce ne sont que les enfants qui ne peuvent pas prendre soin d'eux-mêmes. Pense donc, si maman avait une gardienne, que ce serait drôle! Sir Georges causait ainsi avec les enfants dans la chambre de leur mère. Il prit une enveloppe dans sa poche et s'approcha de la table à écrire. Il ouvrit un petit tiroir et y plaça l'enveloppe. — Quand votre mère reviendra, vous lui montrerez où j'ai mis cela, dit-il à Laurie. — C'est une lettre pour elle? — Oui. — Et nous ne vous reverrons plus? demanda la fillette. — Non, à moins, dit Sir Georges en s'arrêtant soudain au milieu de la chambre... à moins que vous n'aimiez venir me voir chez moi. — Mais vous vivez très loin et il faudrait prendre le train, objecta Laurie. Sir Georges s'assit sur une chaise et attira Gregory à lui. Ses yeux semblaient étinceler sous ses lourds sourcils. — Aimeriez-vous venir avec moi maintenant? dit-il prenant le menton de l'enfant pour lever sa tête vers lui. Les yeux de Gregory s'écarquillèrent, puis il poussa un «oui» enthousiaste. Sir Georges sourit. — Nous demanderons à Esther de faire votre valise, et je vous ramènerai avant le retour de votre mère. J'ai un poney sur lequel vous pourrez monter et un bon gros chien pour vous amuser. Mais Laurie s'avança comme un jeune coq: — Je ne vous laisserai jamais emmener mon frère! s'écria-t-elle haletante. Angelo a été volé, mais Gregory ne le sera pas! Vous n'êtes pas un voleur, n'est-ce pas! Oh! Greg, comment peux-tu dire que tu aimerais partir? — J'aimerais beaucoup, dit l'enfant avec conviction, saisissant de nouveau le pan de la veste de Sir Georges et le regardant bien en face. Je vous aime bien, et j'en ai assez d'être ici sans maman. Emportez-moi dans votre voiture, comme Angelo. Ce sera comme dans les «périls». J'aimerais bien être emporté par un voleur. Sir Georges sourit encore et regarda Laurie. — Je pourrais l'emporter si je voulais, dit-il; vous ne pourriez pas m'en empêcher. — Oh! je ne veux pas, je ne veux pas! s'écria Laurie tout excitée. Et Esther pourrait vous en empêcher. Elle ne le laissera pas partir. Il est si petit qu'il ne sait pas ce qu'il dit. Vous me tueriez que je ne le laisserais pas partir. — J'essaye! dit le vieillard. Laurie poussa immédiatement un cri perçant et lorsqu'Esther apparut, elle trouva Gregory se débattant dans les bras de sa sœur, pendant que Sir Georges les regardait, paraissant s'amuser de l'incident. Il se tourna vers Esther en souriant. — J'offrais de vous débarrasser d'une de vos charges, dit-il. Le petit dit qu'il aimerait venir chez moi. Sa sœur ne doit pas l'en empêcher. Qu'en pensez-vous? Esther sourit. — Nous avons besoin de lui, monsieur. Ah! Mlle Laurie, ne voyez-vous donc pas que monsieur plaisante? Nous en avons vu disparaître un, monsieur, alors il vaut mieux ne pas trop la tourmenter. — Eh bien! dit Sir Georges se levant, je reviendrai un de ces jours pour le réclamer. Alors il faudra qu'il vienne. — Je vous le promets! s'écria Gregory. Les yeux de Laurie étaient pleins de larmes. Sir Georges la regarda, puis se baissa pour l'embrasser. — Vous êtes une courageuse petite femme, dit-il, sa voix s'adoucissant jusqu'à la tendresse. Vous serez tout comme votre mère. Et il partit. Esther, en retournant à la cuisine, réfléchit à ses paroles. Était-il, après tout, aussi étranger qu'il le prétendait? Laurie mit plusieurs jours à se remettre de la frayeur que lui avait causée Sir Georges. Elle veillait sur son frère avec des yeux de lynx et un cœur inquiet, et elle ne voyait jamais passer sur la route une voiture étrangère qu'elle ne s'attendît à en voir descendre Sir Georges pour tenter d'enlever son frère. Gregory, quant à lui, était enchanté en pensant à cette possibilité. Il commença à se croire un personnage important, et souvent menaçait sa sœur: — Si tu n'es pas gentille avec moi, je m'en irai avec le vieux monsieur et je monterai sur son poney. Je l'aime et il m'aime aussi. Il ne se fâchera pas contre moi, comme toi! Un jour, Esther leur annonça qu'elle leur offrirait un grand plaisir s'ils étaient très sages. Elle était obligée d'aller à la ville voisine pour faire des emplettes, et elle les emmènerait avec elle. Daltoncaster était une ville importante, éloignée d'environ neuf kilomètres. De temps en temps, Mme. Oliver s'y rendait par le train pour acheter ce qui était nécessaire au ménage, mais les enfants n'y étaient jamais allés; aussi furent-ils enchantés du projet, surtout lorsqu'ils surent qu'ils y passeraient la journée. — Depuis que nous sommes arrivés de Londres, nous n'avons pas vu de beaux magasins, dit Laurie. Pourrais-je dépenser mes trois gros sous, Esther? Je les ai gardés jusqu'à aujourd'hui parce qu'il n'y a rien à acheter ici, sauf des bonbons. — Qu'achèteras-tu? demanda Gregory avec grand intérêt. Lui, n'avait rien économisé. Dès qu'on lui donnait un sou, Mme Pratt le voyait arriver à sa boutique. — Je veux autant de bonbons que vous pourrez m'en donner, je vous prie, pour un sou. — J'achèterai un cadeau pour maman, dit promptement Laurie. Gregory eut l'air un peu déçu, puis s'anima: — Je t'aiderai à le choisir, et nous l'achèterons chez le marchand de jouets, n'est-ce pas? Ils partirent par une froide et belle matinée. Esther ferma la maison et enferma Couic dans l'arrière-cuisine, à son grand désespoir. Les enfants lui dirent adieu comme s'ils partaient pour un mois. — Il se trouvera bien seul, dit Laurie avec sympathie... J'espère qu'il n'aura pas peur! — Il n'a peur de personne, dit Esther indifférente. Les oiseaux ne se sentent pas malheureux comme les personnes. — Mais ils sentent comme les oiseaux, dit doucement Laurie. Si un chat descendait par la cheminée, que ferait-il? — Il n'y a pas de chats par ici, Dieu merci, fut la vive réplique d'Esther. Et il tiendrait tête à tous les chats du monde. Couic a assez d'impertinence pour une douzaine de son espèce! La promenade jusqu'à la gare fut délicieuse et le petit trajet dans le train le fut encore plus. Ce fut une heureuse petite paire d'enfants qui suivit la grand'rue de la vieille ville tranquille. — Quelle quantité de gens! et voilà un joueur d'orgues de Barbarie, s'écria Gregory. Oh, que je voudrais vivre ici pour voir passer les gens. De la fenêtre de notre salle à manger nous ne voyons rien que des peupliers. Je voudrais vivre ici! — Moi, je n'aimerais pas, dit Laurie. Nous ne pourrions pas aller dans les bois et cueillir tant de fleurs. — Nous n'allons pas dans le bois, maintenant, grommela Gregory. C'est plein de boue, et l'été est tout parti. — Mais il reviendra, dit Laurie. — Il pourrait oublier de revenir, continua le petit avec entêtement. — Oh, Greg, c'est Dieu qui fait les saisons! Il n'oublie jamais rien! — L'hiver restera et continuera toujours, tu verras, et nous ne verrons pas les magasins à Noël, comme à Londres. Et je n'aime pas du tout notre maison, là! Heureusement, la mauvaise humeur de Gregory se dissipa bientôt dans l'excitation que lui causa la visite des magasins avec Esther. Et lorsque, un peu plus tard, elle lui donna un sou à dépenser pour lui tout seul, son bonheur fut complet. Laurie acheta une merveilleuse petite pelote entourée de coquillages et ornée d'une gravure de la cathédrale; une pelote «vraiment donnée», pour trois sous... lui assura la marchande. Gregory, dans un élan de véritable abnégation, fit l'emplette d'un tout petit vase en porcelaine pour mettre sur la commode de « maman» lorsqu'elle reviendrait. Puis Esther les mena dans une pâtisserie où ils eurent chacun une tarte à la viande, une brioche et un verre de lait. Lorsque ce festin fut achevé, Esther les emmena visiter la cathédrale. Celle-ci s'élevait au cœur de la ville, et les cloîtres tranquilles, les pelouses vertes qui l'entouraient apportaient une impression paisible et reposante à tout passant lassé. Laurie regarda avec émerveillement les hautes murailles et les galeries spacieuses de l'édifice. Elle parlait peu, mais admirait tout. Esther lui fit remarquer les vitraux et les sculptures, mais son esprit était préoccupé. Elle se sentait insécurisée dans cette église. Dieu paraissait être si loin!... Pourquoi était-ce si grand et si haut? Le ciel serait-il comme cela? Inspiratrice de ces réflexions enfantines, la cathédrale ne réjouit pas Laurie, et elle fut heureuse de revenir au gai soleil. Tous trois longeaient un boulevard tranquille quand ils entendirent soudain une voix qui chantait, et le cœur de Laurie tressaillit lorsqu'elle l'entendit s'élever: Ne me parlez pas de belle nature, Car mon cœur a vu sa joie, Elle vient, elle vient, elle vient de ce côté. Esther s'arrêta, bouche bée: — Ça, c'est M. Angelo, sûr comme je vous le dis! Elle courut à l'endroit d'où venait la voix. Une petite foule s'était rassemblée au coin du boulevard. La voix s'était arrêtée, et le doyen de Daltoncaster, un homme de haute taille, aux larges épaules, s'avançait, écartant le petit rassemblement. Comme un éclair, Laurie s'élança sur ses traces et, indifférente aux regards des spectateurs, se jeta au cou du petit personnage un peu déguenillé que le doyen interrogeait. — Oh, Angelo, Angelo, c'est enfin toi! Oui, c'était bien Angelo, plus pâle et plus frêle que jamais, mais campé avec ce port libre et fier qui lui était naturel, comme s'il chantait dans un salon devant une société choisie, et non devant une foule de badauds. Quand Esther s'avança, elle trouva Laurie et Angelo dans les bras l'un de l'autre, tandis que la foule se pressait et s'interrogeait. — Ce petit garçon vous appartient-il? demanda le doyen, se tournant vers Esther — Oui, monsieur; nous l'avons perdu depuis plus d'un mois. — Alors, suivez-moi tous les quatre. Je veux lui parler. Le doyen, qui détestait la publicité sous toutes ses formes, pressa Esther et les enfants vers le doyenné qui se trouvait près de là. — Dites-moi, dit le doyen, regardant Angelo, ne chantiez-vous pas sur ce boulevard, hier, à la tombée de la nuit? — Si, dit tranquillement Angelo. — Pourriez-vous me rechanter ce que vous chantiez alors? — J'ai chanté trois ou quatre chansons. — C'était: «Comme frémit le cœur». Angelo commença aussitôt. C'était un des cantiques que Mme Oliver lui avait appris. Le doyen s'enfonça dans son fauteuil, s'abrita le visage de la main, et écouta. — Merci, dit-il brièvement lorsqu'Angelo eut fini. J'aimerais avoir votre nom et votre adresse, si vous voulez avoir l'obligeance de me les donner. Alors Esther se leva avec dignité. — Pardon, Monsieur, M. Angelo n'est pas un chanteur public. Ma maîtresse serait très choquée de l'entendre chanter dans les rues. Je ne comprends pas bien, mais un méchant homme nous l'a enlevé, et je suppose que c'est lui qui l'a poussé à agir ainsi. — Non, Esther, dit Angelo en rougissant. Je ne suis plus avec M. Capello depuis bien longtemps. Il est tombé malade à Londres, et je me suis sauvé. J'ai chanté pour avoir de l'argent. Je vous raconterai tout cela. — Quoi que vous ayez fait, vous êtes doué d'une voix merveilleuse qui pourrait être cultivée pour la gloire de Dieu, dit le doyen. Maintenant, voulez-vous me donner votre nom? Angelo le donna, ainsi que l'adresse de Mme Oliver. Puis le doyen sonna, et demanda qu'on apportât du café et des gâteaux. Esther elle-même fut charmée par l'accueil chaleureux que le doyen leur réserva. — Je connais votre pasteur, M. Gay, dit-il. J'espère que nous nous reverrons. Esther put avec peine réprimer l'excitation des enfants pendant le trajet du retour. Elle était heureuse de revoir Angelo, mais se rendait compte du surcroît de dépenses que ce serait pour sa maîtresse. Ce ne fut que lorsque les enfants, de retour à la maison, eurent mangé, qu'Esther put obtenir un récit intelligible de l'enlèvement d'Angelo. Elle le fit asseoir près d'elle et tout raconter depuis le moment où il avait été enlevé. Laurie et Gregory écoutaient ces aventures avec un intérêt intense. La fillette murmura à mi-voix: — C'est bien mieux que les histoires des livres et que les «périls» qu'on invente. À suivre
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