Livre de
Job
Chapitres 16 et 17
Dans la réponse de Job à ses amis, nous pouvons remarquer qu’il exprime le
sentiment profond qu’il avait de leur complète incapacité pour répondre à ses
besoins. Il dit: «J’ai entendu bien des choses comme celles-là; vous êtes tous
des consolateurs fâcheux. Y aura-t-il une fin à ces paroles de vent? Qu’est-ce
qui t’irrite, que tu répondes? Moi aussi, je pourrais parler comme vous». Puis
il ajoute en termes émouvants: «Si votre âme était à la place de mon âme, je
pourrais entasser des paroles contre vous et secouer ma tête contre vous!»
(16:2-4). Qu’ils échangent seulement leur place contre la sienne, si cela eût
été possible. Que les trois amis soient dans la position de Job; que non
seulement leurs possessions, mais leurs familles soient emportées complètement
par le balai de la destruction, et de telle sorte que cette visitation paraisse
être l’effet du déplaisir de Dieu, puis, qu’ils souffrent dans leurs corps d’une
manière aussi profonde et cruelle que Job, de sorte que, pour l’œil le moins
exercé, ils soient, de la façon la plus évidente possible, les objets des voies
gouvernementales de Dieu les plus effrayantes, qu’ils soient dans de telles
circonstances et que Job soit leur ami venu pour leur parler, n’aurait-il pas pu
user de paroles aussi sévères à leur égard et leur jeter des regards aussi
courroucés que les leurs? Nous ne pouvons qu’être frappés du caractère touchant
de l’appel qu’il leur adresse, en réponse à leurs accusations, surtout lorsqu’il
ajoute: «Mais je vous fortifierais de ma bouche» (16:5). En cela il a l’avantage
incontestable de la grâce sur eux: «Et la consolation de mes lèvres allégerait
vos douleurs». Aucune parole ayant un tel caractère ou un tel but n’était sortie
de leurs lèvres.
«Si je parle, ma douleur n’est pas allégée; et si je me tais, s’éloignera-t-elle
de moi?» Assurément il ne méconnaissait pas ce qu’ils interprétaient à son
désavantage, à savoir la profondeur de sa désolation. Avaient-ils insisté auprès
de lui sur le fait que Dieu avait permis tout cela? C’était précisément ce qu’il
ressentait si douloureusement. En cela, Job montrait sa piété, sans qu’il fût
possible d’en douter. Il reconnaissait la vérité; il n’attribuait pas sa ruine
aux Chaldéens ou à d’autres causes secondaires. Il ne cherchait pas des
explications vaines dans les circonstances extérieures. Il voyait la main de
Dieu, sans entrer en aucune manière dans sa pensée relativement à son épreuve,
encore moins dans son amour qui l’avait permise. C’était justement la raison
pour laquelle tout était alors si inexplicable pour son âme. Il tenait ferme à
son intégrité, étant parfaitement sûr qu’il n’y avait rien de ce qu’ils
imaginaient contre lui, aucun terrible secret, aucun péché accablant dont Dieu
tirât vengeance contre lui par cette visitation. Sa conscience était bonne. Job
ne pouvait dire comment ou pourquoi Dieu se trouvait en tout cela, tout en le
ressentant douloureusement. Toutefois, il n’était pas moins certain que ses amis
le traitaient avec une injustice criante et que, s’ils eussent été à sa place,
ses paroles à leur égard eussent été toutes différentes. Il ajoute: «Mais
maintenant, il m’a fatigué…: tu as dévasté toute ma famille. Tu m’as étreint,
c’est un témoignage, et ma maigreur se lève contre moi» (16:7-8). Il n’y avait
chez lui aucune tentative de cacher sa souffrance, aucune prétention hautaine
qu’elle fût moins grande qu’elle ne l’était en réalité. Au contraire, il va à
l’extrême opposé et se laisse aller à un langage profondément regrettable: «Sa
colère me déchire et me poursuit; il grince des dents contre moi; comme mon
adversaire, il aiguise contre moi ses yeux». Ce sont là de tristes paroles,
surtout si nous considérons la source d’où Job voyait que son épreuve était
survenue, quel qu’en pût être le moyen ou l’instrument. Cependant il admet et
maintient fermement que l’ennemi n’aurait pu déverser sur lui les coupes de sa
fureur, si Dieu n’avait pas prononcé la parole pour le lui permettre. Il
comprenait ainsi cette double vérité: d’une part, Dieu est saint, juste et bon,
de l’autre, Il le visitait par des épreuves inouïes et absolument écrasantes.
Mais il ne pouvait résoudre ce problème et encore moins ses amis, car ceux-ci
interprétaient faussement ces deux vérités, en concluant qu’elles faisaient
douter de la foi et de la probité de Job.
Toutefois Job s’attachait encore à Dieu, quoique exhalant des plaintes amères et
déplacées. Il ne pouvait comprendre pourquoi ou comment une telle épreuve
l’avait atteint, ni dans quel but Dieu avait ainsi changé de manière d’agir à
son égard, mais il ne nie pas un instant la vérité. Il emploie un langage qui
dépeint douloureusement la détresse que traversait son âme: «Ils ouvrent contre
moi leur bouche». Ce n’est pas du tout la seule fois que nous ayons à remarquer
dans ce livre un langage qui se rattache d’une manière frappante à celui des
Psaumes. Celui qui prend la peine de comparer ces deux livres trouvera
facilement un grand nombre d’expressions positivement semblables. Le passage que
nous avons cité en est un exemple. Qui est Celui qui dans les Psaumes a dit:
«Ils ouvrent leur gueule contre moi, comme un lion déchirant et rugissant»? (Ps.
22:13). C’est le Seigneur sur la croix. Mais quelle différence! «Et toi, tu es
saint, toi qui habites au milieu des louanges d’Israël» (Ps. 22:3). Aucune
parole semblable ne sort de la bouche de Job. En conséquence de l’épreuve
ardente qu’il traversait, il parle comme si Dieu agissait durement envers lui,
comme s’Il était devenu mystérieusement son ennemi, et il s’exprime avec
amertume, ce qui est l’effet naturel d’une telle pensée. L’état de l’âme doit
toujours dépendre de la manière dont on regarde à Dieu ou de celle dont on
manque à le faire. Aussi, combien il est important que nos âmes possèdent la
connaissance de Dieu tel qu’Il est et en jouissent, afin qu’elles soient à
l’aise et chez elles en sa présence, tout en jugeant le moi et en se reposant
sur son amour.
L’effet d’une réelle jouissance de l’amour de Dieu est naturellement que nous
devenons les canaux de cet amour. Il n’en était ainsi ni de Job, ni de ses amis.
Job avait raison de sentir que Dieu avait affaire avec sa douloureuse épreuve.
Il ignorait complètement ce qui avait eu lieu dans les cieux et qui donnait la
clef d’une partie tout au moins de cette épreuve. Toutefois, il ne pouvait
laisser Dieu de côté en aucune manière dans cette visitation. Cette dernière
avait pour effet de conduire ses amis à porter un faux jugement sur lui et à
parler de Dieu d’une manière erronée, car ils étaient complètement dans
l’erreur, de même qu’elle tendait pour le moment à donner à Job des sentiments
durs à l’égard de Dieu. Il murmure comme s’il était l’objet des voies sans
miséricorde de sa part. «Dieu m’a livré à l’inique, et m’a jeté entre les mains
des méchants». Il avoue avec la plus grande franchise que sans Lui aucune de ces
épreuves n’aurait pu l’atteindre. Il y avait une foi réelle chez lui, bien qu’il
fût imparfaitement enseigné jusqu’alors. «J’étais en paix, et il m’a brisé; il
m’a saisi par la nuque et m’a broyé, et m’a dressé pour lui servir de but. Ses
archers m’ont environné; il me perce les reins et ne m’épargne pas; il répand
mon fiel sur la terre. Il fait brèche en moi, brèche sur brèche; il court sur
moi comme un homme fort. J’ai cousu un sac sur ma peau, et j’ai dégradé ma corne
dans la poussière». Mais était-ce vrai qu’il restreignait la prière devant Dieu,
comme l’en avait accusé Éliphaz? Écoutons ses propres paroles: «Mon visage est
enflammé à force de pleurer, et sur mes paupières est l’ombre de la mort,
quoiqu’il n’y ait pas de violence dans mes mains, et que ma prière soit pure»
(16:8-17). Éliphaz l’avait entièrement mal jugé. «Ô terre, ne recouvre pas mon
sang, et qu’il n’y ait pas de place pour mon cri! Maintenant aussi, voici, mon
témoin est dans les cieux, et celui qui témoigne pour moi est dans les lieux
élevés». C’est-à-dire que, quant à ses voies, il peut s’en remettre à Dieu. Lui
seul absolument pouvait juger s’il avait restreint ou négligé la prière. Job
agit ici selon ce que Dieu savait, semble-t-il; si je ne me trompe, c’est ce que
signifie son appel: «Mes amis se moquent de moi… vers Dieu pleurent mes yeux».
Il était absolument faux qu’il ne criait pas à Dieu. «Que n’y a-t-il un arbitre
pour l’homme auprès de Dieu, et pour un fils d’homme vis-à-vis de son ami! Car
les années s’écoulent dont on peut compter le nombre, et je m’en vais dans le
chemin d’où je ne reviendrai pas».
Nous trouvons la même suite de pensées au chapitre 17, où Job exhale ses
lamentations. Si le soupçon (nous pouvons même dire l’accusation) de ses amis
avait été fondé, il est un événement terrible qu’il eût appréhendé par-dessus
tout. Ai-je besoin de dire que c’est la mort? Bien au contraire, toutefois, il
n’y avait rien que Job désirât davantage. Il était vain de lui parler d’un
changement possible sur la terre ou de l’entretenir de sa famille, ou d’un
relèvement des désastres qui l’avaient englouti. Aucune de ces espérances
n’aurait pu apporter la moindre consolation au cœur de Job. En revanche, si
seulement il avait pu mourir et s’approcher assez près de Dieu pour plaider
devant Lui sa juste cause, il ne doutait pas qu’il n’eût trouvé faveur auprès de
lui, même à ce moment-là. Combien il est clair que, quelque incomplète que fût
la révélation qui avait formé le cœur de Job, il possédait la substance de la
vérité.
Assurément il n’y a rien qui puisse mettre un homme aussi profondément à
l’épreuve que la mort. Une mauvaise conscience fait qu’il recule d’horreur
devant la mort, car il sent qu’elle déchire tous les voiles et plonge l’âme dans
la perdition. Job, au contraire, prouvait non seulement la réalité de sa foi,
mais le bon état de sa conscience, par le fait qu’il désirait ardemment s’en
aller pour être avec Dieu. Nous voyons ainsi sa confiance en Lui, même pendant
qu’il exposait les douleurs de son âme et qu’il n’avait rien d’autre devant lui
que la mort. «Si j’espère, le shéol est ma maison, j’étends mon lit dans les
ténèbres. Je crie à la fosse: Tu es mon père! aux vers: Ma mère et ma sœur! Où
donc est mon espoir? Et mon espoir, qui le verra? Il descendra vers les barres
du shéol, lorsque ensemble nous aurons du repos dans la poussière».